Les conséquences inattendues quand on oublie de se laver

Cette fois, j’ai décidé d’arrêter de me laver. Plus besoin de se doucher et de se savonner tous les jours ! Malgré l’incrédulité de mes semblables, je suis déterminé à rejeter l’injonction sociale qui commande de frotter quotidiennement l’épiderme avec des nettoyants chimiques.

Il ne s’agit pas de tourner le dos à toute hygiène. Je garde le réflexe de me laver les mains, pas question de jouer avec les infections. Mes vêtements restent nets, et j’utilise une serviette sèche pour frictionner la peau. Cette démarche part d’une curiosité pour le microbiome, cet écosystème discret qui peuple notre cuir. Sur notre peau, cohabitent une myriade de bactéries, champignons, virus : quelque 500 espèces et au total 100 000 milliards de micro-organismes par personne. À côté, on ne compte « que » 10 000 milliards de cellules humaines. L’équation surprend : nous sommes bien plus peuplés de bactéries que constitués de cellules propres.

Le microbiote est donc le vrai manteau protecteur du corps. Bactéries et champignons se répartissent le terrain : aisselles, plis de l’aine et narines pour les premières, pieds pour les seconds. Mais dès qu’on javellise à coups de savon, tout ce fragile équilibre s’effondre. Le terrain stérilisé, la compétition microbienne recommence, et parfois, les espèces opportunistes s’imposent en force.

Là surgissent les problèmes. Les mauvaises bactéries triomphent, les odeurs s’invitent. Mais quand l’écosystème cutané tient la route, la peau ne démange pas, ne s’irrite quasiment plus et l’odeur, discrète, reprend ses droits propres à chacun. Voilà la logique qui pousse à espacer vraiment les douches. Mais qui serait prêt à assumer un tel choix ?

La chaleur

Les premiers jours sont moites. Il faut s’adapter : mauvaise idée de trop se couvrir, au moindre excès de chaleur, la sueur emporte le microbiome comme un raz-de-marée. Rapidement, je retrouve le parfum des vestiaires après un match universitaire, un souvenir qui datait.

Souvenir marquant : il y a trente ans, à l’issue d’un job dans une usine d’opium, l’odeur incrustée refusait de disparaître malgré les douches. Patchouli, musc, fraise chimique, un cocktail qui éloignait tout le monde et imprégnait la peau pendant des mois. Certains ouvriers gardaient cet effluve après chaque retour au foyer, leur odeur transformait la façon dont ils étaient regardés. Une signature olfactive peut changer la vie sociale.

Depuis, j’ai rayé tous les parfums de ma routine. J’ai même abandonné la mousse à raser. Plus de shampooing, plus d’artifices. Plus tard, j’ai tenté le savon fait maison, par pure interrogation : pourquoi continuer à s’astiquer avec des agents décapants ? En filigrane, la question de nos aïeux : vivaient-ils vraiment dans une atmosphère irrespirable ?

Annick Le Guérer, historienne du parfum, rappelle : « Nous sommes devenus allergiques aux odeurs des autres. » Cette méfiance sociale s’est renforcée après la Seconde Guerre mondiale, avec l’essor des salles de bain et des déodorants. D’un coup, une hygiène aseptisée est devenue la norme occidentale.

L’anecdote est saisissante : une publicité des années 50 montrait une femme levant le bras, avec ce slogan : « Il est 5 heures dans le nez. » En trois générations, la pression sociale s’est ancrée partout. Désormais, chaque foyer diffuse son propre parfum à coups de lessive, de produit ménager, de déodorants. Des odeurs qu’on trouvait banales jadis, comme le poisson frit, deviennent sources de gêne chez autrui.

Le test de la bibliothèque

Je passe deux heures enfermé dans la camionnette surchauffée de David. Pas la moindre remarque. Plus tard, échange avec un vendeur de meubles, même constat, aucun commentaire sur mon effluve. Ont-ils choisi de ne rien dire par politesse ou bien rien n’a été perçu ?

Montage de la bibliothèque terminé, je transpire, l’appel de la douche me nargue. Mais je reste fidèle à mon protocole : un massage vigoureux à la serviette et des habits frais. Rien de plus. La détermination ne faiblit pas.

Retour dans le passé : en 1348, sous la peste noire, médecins et autorités accusent les bains publics. L’eau, en ouvrant les pores, serait responsable de la contagion. Les ablutions sont bannies, le parfum, le vinaigre et les onguents deviennent l’alternative. Sous Louis XIV, le summum de la propreté se mesure au linge blanc, changé plusieurs fois par jour, y compris la nuit. Certains hauts-perchés s’enduisent même d’une « huile de chien parfumée », mélange surprenant cuisiné à partir de chiots, d’huile et de vin blanc, parfumé ensuite à l’aromate.

L’hygiène ne s’arrêtait pas à la toilette externe : elle passait aussi par l’ingestion de parfums, ou des purges sanglantes, au prix de la santé. Il faudra attendre la toute fin du siècle pour voir la salle de bains, telle qu’on la connaît, réapparaître dans les foyers.

L’inspection

Mon objectif : tenir un mois. Je passe devant une librairie, attentif à chaque regard : aucune réaction, ni gène, ni détournement. La curiosité me pousse à l’autocontrôle : examine la zone centrale, rien à signaler, ni visuellement ni olfactivement.

Je tente une vérification plus délicate : l’appareil génital, qui serait le terrain de toutes les macérations selon la rumeur. Résultat, pas la moindre mauvaise surprise.

La peur des microbes, héritée des découvertes de Pasteur, a forgé tout un mode de vie basé sur l’élimination du moindre germe. Mais les dernières avancées en microbiologie révèlent un autre versant : partout sur la peau, dans la bouche, l’intestin, un monde bactérien nous protège. Certaines bactéries sécrètent même des peptides capables de combattre les envahisseurs. Là où les staphylocoques deviennent indésirables, d’autres espèces protègent sans relâche leur hôte humain.

L’amour

Un test plus délicat encore s’impose : la vie à deux. J’ai redouté que le rapprochement corporel trahisse la moindre odeur fâcheuse, fasse naître une gêne. À ma surprise, il ne se passe rien. Ni froncement de nez, ni malaise. L’autre s’éclipse sous la douche, moi, fidèle à la serviette. Pas d’éclipse de tendresse. Après quelques questions bien tournées, la vérité tombe : aucune remarque, rien n’a été détecté. Mon microbiome semble avoir trouvé son équilibre, l’entourage n’a rien noté.

Le déjeuner familial

Nouvelle étape, le repas de famille. Les enfants me collent, la tablée bavarde normalement, l’unique effluve un peu vif émane des huîtres. Les gestes sont naturels, les discussions fluides, les adieux chaleureux. Depuis le XIXe siècle, le microbiome reste un sujet méconnu, mais la bascule date de 2007, quand la recherche mondiale s’empare du sujet. Dès 2008, une base de données ouverte à tous permet de séquencer les gènes du microbiote posé sur notre peau ou dans nos intestins.

Les avancées se multiplient : mieux cerner ces univers bactériens offre des pistes pour traiter cancer, asthme, obésité. On relève déjà des différences claires entre microbiomes de personnes saines ou malades. Comme lors du décodage du génome humain, une révolution discrète chemine. Les États-Unis consacrent plusieurs centaines de millions à ces recherches, la France joue une carte forte en Europe, et certains géants des secteurs alimentaire et cosmétique s’intéressent très concrètement à cette révolution. L’alimentation, les soins, la santé sont en pleine mutation à mesure qu’on apprivoise la réalité des microbes intimes.

La radio

RTL, studio sous tension, une vingtaine de personnes serrées dans un petit volume. Je partage mon expérience, devant micros et témoins : abstinence de savon, étonnement général. Plusieurs viennent vérifier, flairant honnêtement à proximité. Verdict du producteur, mi-interloqué, mi-amusé : « Je ne sens que la cigarette ». J’insiste : non, mon choix n’est pas un refus irrationnel de l’eau ou de la mousse, mais bien une démarche volontaire. Les stéréotypes sont coriaces.

Le bilan

Une fois passé le cap de l’adaptation, plus de différence avec mon ancienne routine : aucune irritation, aucune démangeaison, aucune senteur gênante n’a donné l’alerte. Tant que je garde le silence, personne ne devine ce changement. Un mois plus tard, le retour à la douche me fait redécouvrir une caresse tonique : sensation simple, presque primitive, rien à voir avec une obsession du propre. Au fond, les Romains n’allaient pas aux thermes pour chasser la crasse, ils y trouvaient un plaisir sensoriel bien plus vaste.

Après un mois sans savon, je poursuis l’expérience, débarrassé de l’automatisme. Le rite de la douche chaque matin me paraît soudain superflu. Désormais, ce qui compte, c’est d’apprécier, de temps à autre, le simple plaisir de l’eau. Peut-être que la vraie audace revient à faire confiance à nos propres bactéries, en silence.